Le 19 juin 2026, a été adoptée en vote final par les deux chambres de l’Assemblée fédérale – avec une majorité UDC, PLR et Centre – une loi scélérate, intitulée « modification de la loi fédérale permettant d’étendre le champ d’application de la convention collective de travail (Extension de salaires minimaux inférieurs aux salaires minimaux cantonaux) ». Il s’agit en réalité de vider les salaires minimums cantonaux et municipaux de leur substance.
Cette loi est la concrétisation de la motion, déposée en 2020 par le conseiller aux États centriste obwaldien Erich Ettlin, un des pires lobbyistes patronaux du parlement fédéral, qui visait à faire prévaloir les Conventions collectives de travail (CCT) déclarées de force obligatoire sur les salaires minimums cantonaux, même lorsque celles-ci prévoient des salaires inférieurs à ceux-là. Le but, parfaitement transparent, était de contourner les votes démocratiques du peuple au niveau de plusieurs cantons, où le camp du sénateur Ettlin a perdu.
L’Assemblée des délégué-e-s de l’USS du 5 juin 2026 a décidé à l’unanimité de lancer un référendum contre cette loi scélérate en cas de son acceptation par le parlement. C’est désormais chose faite. Le délai référendaire a commencé à courir à partir du 30 juin, avec ultime délai au 8 octobre.
Le PST-POP a décidé de faire du combat contre cette loi scélérate un objectif prioritaire du Parti dès le dépôt de sa motion par le sénateur Ettlin, et s’engage aujourd’hui de toutes ses forces pour l’aboutissement du référendum, et demain pour son enterrement dans les urnes.
Salaires minimums en Suisse : état des lieux
Pendant des décennies, la Suisse n’a disposé d’aucun salaire minimum légal. Après le tournant de la paix du travail, les syndicats se sont détournés de la lutte sur le terrain politique pour l’amélioration des conditions de vie des travailleuses et travailleurs, pour privilégier l’idéologie du partenariat social, et la négociation de CCT secteur par secteur avec le patronat. Cependant, ce système, s’il a bénéficié à une partie significative de la classe travailleuse suisse, présentait des lacunes, notamment dans les secteurs à bas salaires où les syndicats étaient peu représentés ou où il n’y avait pas toujours de CCT, ou bien des CCT qui ne protégeaient que très peu les travailleuses et travailleurs. Les travailleuses en particulier étaient très peu protégées par ce système, et généralement très mal payées. Le patronat profitait alors sans scrupule d’une vision patriarcale considérant qu’un salaire féminin ne serait qu’un salaire « d’appoint » à celui de son mari. Sans oublier la variable d’ajustement du capitalisme suisse : les travailleuses et travailleurs étranger, privés de droits et très mal payés. Les syndicats et la social-démocratie n’y voyaient alors généralement pas grand-chose à redire à ce honteux « compromis ».
L’idéologie de la paix du travail devait toutefois être mise à mal à la fin des années 80 : face à la disparition du système d’États socialistes et à la grande régression néolibérale, le patronat suisse voyait moins l’intérêt de jouer le jeu du partenariat social, et n’hésitait pas à user plus franchement du rapport de force pour imposer des baisses de salaires. L’objectif ouvertement proclamé par la bourgeoisie suisse était alors de créer un secteur à bas salaires pour être « concurrentiel » sur le plan international. Les syndicats, trop habitués au jeu du partenariat social et déshabitués des méthodes de lutte, se retrouvèrent alors en difficultés. L’USS tira des conclusions de cette nouvelle situation par un tournant adopté en 1998 : politisation de la question des bas salaires, lutte sur le terrain politique pour leur revalorisation. La campagne syndicale de dénonciation publique des très bas salaires porta ses fruits, en imposant la question dans le débat public, et en forçant le patronat à augmenter certains salaires, mais ni pour toutes les personnes concernées, ni dans une mesure suffisante. Ce combat ouvrit néanmoins la voie vers les salaires minimums.[1]
Des premières tentatives d’introduire des salaires minimums datent des années 2000 : initiatives cantonales, et une initiative fédérale, lancée par l’USS en 2010, pour un salaire minimum de 4000.- par mois. Toutes ces initiatives échouent alors. L’initiative fédérale est balayée dans les urnes en 2014. Plusieurs initiatives cantonales, en revanche, frôlèrent la victoire aux urnes. Ces défaites ne furent toutefois pas totales. Les syndicats et la gauche parvinrent à imposer la question salariale dans le débat public – ce dont la bourgeoisie ne voulait pas – ainsi que la conviction qu’un salaire doit permettre de vivre dignement, et qu’il n’est acceptable que des travailleuses et travailleurs soient réduits à devoir solliciter l’aide sociale pour pouvoir boucler leurs fins de mois. La thèse patronale selon laquelle les bas salaires sont inévitables et que cela vaut mieux que pas de salaires du tout fut discréditée.
La situation change toutefois après la crise structurelle du capitalisme de 2008. Plusieurs cantons se sont alors dotés d’un salaire minimum légal, à la suite d’une initiative populaire, portée par les syndicats et les partis de gauche, et à un dur combat en votation, contre le patronat et la droite, qui ont mené des campagnes virulentes et basées sur des mensonges. Le premier étant celui de Neuchâtel, en 2011. Toutefois, sa mise en œuvre s’est prolongée jusqu’en 2018, les employeurs ayant contesté la loi devant le Tribunal fédéral et ayant été déboutés. Le Tribunal fédéral a en effet statué que la mise en place d’un salaire minimum est bien de compétence cantonale, en tant que mesure de politique sociale. Les cantons ont en effet l’obligation de lutter contre la pauvreté. Ils ont de ce fait le droit de contraindre les employeurs à verser des salaires suffisants pour vivre, plutôt que de devoir compenser par l’aide sociale des salaires insuffisants.
Genève a suivi en 2020, puis le Jura, Bâle-Ville et le Tessin. Dans le canton de Fribourg, l’introduction d’un salaire minimum a été récemment refusée en votation, à une très étroite majorité. Dans d’autres cantons, une initiative pour un salaire minimum a été déposée, et une votation doit encore avoir lieu.
Parallèlement, des villes ont également décidé d’instaurer leur propre salaire minimum. À l’été 2023, les habitants de Zurich et de Winterthur ont voté en faveur d’une réglementation municipale du salaire minimum, à respectivement 69 % et 65 %. Le tribunal administratif du canton de Zurich a initialement suspendu l’application de ces réglementations, arguant que la question du salaire minimum relevait de la compétence cantonale et non des villes et communes. Mais le Tribunal fédéral 12 mai 2026 : les référendums étaient légaux, les décisions du tribunal administratif cantonal ont bafoué l’autonomie municipale.[2] Un salaire minimum est également entré en vigueur à Lucerne au début de cette année.
Les salaires minimums horaires existants en Suisse se montent aujourd’hui à [3]:
- Canton de Genève : CHF 24.59 / heure (l’initiative stipulait 23,- de l’heure, mais avec indexation automatique au coût de la vie).
- Canton de Bâle-Ville : CHF 22.20 / heure.
- Canton du Jura : CHF 21.40 / heure.
- Canton de Neuchâtel : CHF 21.35 / heure.
- Canton du Tessin : minimum CHF 20.00 à 20.50 / heure.
- Zurich : CHF 23.90 /heure.
- Winterthur : CHF 23 / heure.
- Lucerne : CHF 22.75 / heure
Tous ces salaires minimums sont régis par différentes modalités. Les cantons de Neuchâtel et de Genève prévoient que le salaire minimum légal prévaut, nonobstant qu’une CCT de force obligatoire prévoie un montant inférieur. Dans la plupart des autres cantons et communes concernées, les CCT déclarées de force obligatoire ont déjà légalement la primauté sur le salaire minimum. Ces salaires minimums prévoient aussi un certain nombre de dérogations et d’exceptions (pas applicable, ou montant plus bas, pour les stages, l’agriculture…) ; des compromis contestables sur le principe, mais que les initiant-e-s avaient estimé nécessaires pour assurer une victoire en votation. Le salaire minimum genevois offre la couverture la plus étendue, avec le moins d’exceptions. D’autres prévoient tellement d’exceptions, en plus d’un montant faible, que leur potentiel protecteur se révèle limité.
Dans le canton de Vaud, la situation est encore partiellement indéterminée, et quelque peu singulière. Le 14 juin dernier, le peuple était appelé à départager entre une initiative constitutionnelle, lancée par les syndicats et les partis de gauche – ancrant le principe d’un salaire minimum dans la Constitution vaudoise – accompagnée d’une initiative législative d’application, prévoyant un salaire minimum avec moins d’exceptions qu’à Genève, et protégeant donc mieux les travailleuses et les travailleurs ; et un contreprojet concocté par la majorité de droite du Grand Conseil, qui prévoyait certes un salaire minimum, mais en prévoyant tellement d’exceptions que cela l’aurait vidé de son sens. Résultat : l’initiative constitutionnelle a été acceptée, et l’initiative législative de même que le contreprojet refusés. Le Grand Conseil doit maintenant élaborer une loi d’application, mais les modalités sont pour le moment incertaines.
Dans le canton du Valais, une initiative pour un salaire minimum a été déposée, et une votation aura lieu, après le vote sur la motion Ettlin.
La loi votée par le parlement et ses conséquences
La loi adoptée par les chambres fédérales ce 19 juin suit la logique initiale de la motion déposée par Erich Ettlin : primat des CCT de force obligatoire sur les salaires minimums cantonaux et communaux.
Les conséquences seraient concrètes et importantes. Dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, par exemple, la convention collective prévoit un salaire minimum d’environ 3 700 francs par mois pour les travailleurs non qualifiés – et ce montant peut même être réduit de 8 % pendant une période d’essai, soit à moins de 3 400 francs. À Genève, en revanche, où un salaire minimum cantonal est en vigueur depuis 2018, les salariés à temps plein du même secteur perçoivent plus de 4 300 francs. L’écart peut atteindre 900 francs par mois. Pour une personne qui fait le ménage, la plonge ou la coiffure, il s’agit d’une différence cruciale entre une vie financièrement stable et une vie précaire.
Les personnes les plus touchées seraient les employés des secteurs du nettoyage, de l’hôtellerie-restauration, de la coiffure, du commerce de détail et des services à la personne – précisément les professions jugées « systémiques » pendant la pandémie, mais dont les salaires restent parmi les plus bas de Suisse. Selon l’Office fédéral de la statistique, environ 10,8 % des emplois en Suisse sont considérés comme des emplois à bas salaire, c’est-à-dire que la rémunération est inférieure aux deux tiers du salaire médian de 4 683 CHF par mois.[4] Dans certains secteurs, ce chiffre est nettement plus élevé : dans les services à la personne et la confection, plus de la moitié des emplois sont des postes à bas salaire. Une adoption de cette loi scélérate signifierait une précarisation accrue de dizaines de milliers de travailleuses et travailleurs les plus précaires. Une majorité des personnes touchées seraient les travailleuses, massivement sous-représentées dans les secteurs à bas salaires, et auxquelles les salaires minimums cantonaux ont pu apporter une amélioration indispensable de leur revenu
Il faut souligner que, même sans cette attaque politique contre les salaires minimums, les rémunérations sont sous pression à la baisse de la part du patronat. Les hausses de salaires obtenues lors des dernières négociations salariales (environ 1%) ne compensent pas même l’inflation. Pour beaucoup de salarié-e-s, il n’y a plus eu de progrès des salaires réels depuis 2016, alors même que l’économie s’est bien portée durant cette période. Il est d’autant plus important de défendre fermement les salaires minimums cantonaux, la protection des travailleuses et travailleurs par la loi.
Pour rendre cette loi scélérate un petit peu moins immédiatement scandaleuse, les deux chambres de l’Assemblée fédérales se sont toutefois entendues pour en atténuer la portée, en prévoyant une clause de non-rétroactivité. Une clause prévoit qu’aucun salaire ne serait abaissé en-dessous du minimum légal précédant son adoption. Ce qui signifie que les cantons de Genève et Neuchâtel pourraient préserver leurs salaires minimums cantonaux. Même dans ces deux cantons-là, les salaires minimums ne pourraient plus être indexés au coût de la vie que pour les travailleuses et travailleurs non-couverts par des CCT. Pour les cantons et communes où un salaire minimum entrerait en vigueur après une éventuelle acceptation de la motion Ettlin, en revanche, les CCT de force obligatoire primeraient, et le peuple n’aurait plus le droit de mettre en place un salaire minimum protégeant effectivement les travailleuses et travailleurs.
Même ainsi, la loi demeure inacceptable. Il ne s’agit pas de préserver des exceptions genevoise et neuchâteloise : ce devrait être la norme, et un combat fondamental est d’étendre cette protection offerte par un salaire minimum légal, primant sur tout contrat de droit privé, à tout le pays.
Une attaque patronale contre le fédéralisme et la démocratie
La motion Ettlin témoigne d’un mépris particulièrement choquant pour la démocratie et pour l’État de droit. Dans plusieurs cantons et villes, les électeurs se sont prononcés sur le salaire minimum par référendum – souvent à une nette majorité et après de longs débats politiques. À Neuchâtel, il a fallu sept ans entre le référendum et sa mise en œuvre effective en 2018, les employeurs ayant exploité toutes les failles juridiques pour en bloquer le résultat. À Zurich et Winterthur, les citoyens ont également dû attendre des années que le Tribunal fédéral se prononce sur la question, après un vote « oui » sans équivoque. Mais, pour la bourgeoisie, si le peuple ne vote pas comme elle le veut, c’est qu’il a « mal » voté, et qu’il faut rectifier sa décision malgré lui.
Cette motion était si manifestement scandaleuse que même le Conseil fédéral était contre. Le conseiller fédéral Guy Parmelin avait justement soulevé que faire primer des contrats de droit privé que sont les CCT, fût-ce déclarées de force obligatoire, sur des lois votées par le peuple revient à renverser toute la hiérarchie des normes prévue par l’État de droit et la démocratie semi-directe. De plus, selon le Code des obligations suisse, le droit cantonal impératif prime sur une convention collective.
Et le Tribunal fédéral a statué, rejetant un recours patronal, que l’introduction de salaires minimum légaux ressortit bien de la compétence cantonale, en tant que mesure sociale, de lutte contre la pauvreté. Il a tranché aussi que les communes avaient le droit d’imposer un salaire minimum légal sur leur territoire, pour autant que le droit cantonal supérieur leur attribue des compétences importantes en matière de politique sociale.Mais, la démocratie, l’État de droit et le fédéralisme, c’est seulement quand ça les arrange.
Aussi cette loi est-elle combattue par tous les cantons, hormis celui d’Obwald, qui est la circonscription du sénateur Erich Ettlin, nonobstant le fait que leurs exécutifs soient très majoritairement de droite. Une telle unité entre les cantons est exceptionnelle. Elle témoigne à elle seule qu’il s’agit d’une atteinte grave et manifeste au fédéralisme. Pourtant, le Conseil national et le Conseil des États ont ignoré cette opposition unifiée. Le Grand Conseil neuchâtelois a décidé d’être à l’initiative d’un référendum des cantons – une procédure utilisée seulement deux fois depuis 1848 –, qui impliquerait la participation de 8 cantons pour pouvoir être lancée.
Non seulement cette loi scélérate est antidémocratique et juridiquement problématique, mais elle crée un dangereux précédent. Si le Parlement peut ainsi contourner des référendums gênants, une question se pose : quel vote sera le prochain à être vidé de son sens ?
Le salaire minimum est une exigence de justice sociale
Partout où un salaire minimum a été introduit, le bilan est clairement positif en termes de justice sociale : Les bas salaires ont été revalorisés, le pouvoir d’achat des travailleuses et travailleurs s’est amélioré, les inégalités ont été un peu réduites. Rien qu’à Genève, c’est près de 15’000 personnes qui ont bénéficié d’une revalorisation salariale. En moyenne, les bas salaires ont augmenté de 15%.[5] À vrai dire, les seuls exemples contestables, c’est lorsque le montant du salaire minimum est trop bas, si bien qu’il ne profite réellement qu’à peu de travailleuses et travailleurs, et ne suffit ni à assurer une vie digne, ni de freiner le dumping salarial.
Derrière le débat technique se cache une question fondamentale de politique de redistribution. Roland A. Müller, directeur de l’Association patronale, a alimenté la polémique en déclarant : « Un salaire qui assure tout juste la subsistance n’est pas de la responsabilité des employeurs.» La conséquence est simple : si les salaires sont insuffisants pour vivre décemment, le secteur public intervient – avec des compléments de revenus, des aides sociales et des réductions de cotisations. Le grand public, c’est-à-dire les contribuables, subventionne ainsi indirectement les entreprises qui profitent des bas salaires. Les profits sont privatisés, les coûts sont socialisés.
Le salaire minimum ne provoque pas de hausse du chômage
Un argument phare des milieux patronaux contre le salaire minimum, c’est qu’il provoquerait quasi-mécaniquement une hausse du chômage, car il serait alors « trop cher » pour certains patrons d’engager des travailleuses et travailleurs à un salaire au moins égal au minimum légal.
Or, c’est un pur mensonge. Les propagandistes de droite sont bien en peine d’alléguer la moindre étude sérieuse en faveur de leur thèse…puisqu’il n’y en a pas. Toutes les études démontrent l’exact contraire : l’introduction d’un salaire minimum ne provoque pas de hausse du chômage, permet de revaloriser le revenu des travailleuses et travailleurs qui étaient payés en-dessous auparavant, et contribue même à l’activité économique, les salaires modestes étant entièrement ou presque réinjectés dans la consommation, leur accroissement fait d’autant augmenter la demande.
Dans aucun des pays européens qui ont introduit un salaire minimum les prédictions catastrophistes des opposants sur une explosion du chômage ne se sont réalisées. On n’a observé non plus aucune vague de licenciement, ni de hausse de chômage, dans les cantons suisses qui l’ont fait.
Les autorités bourgeoises elles-mêmes, dans les cantons où un salaire minimum est entré en vigueur – par exemple, la conseillère d’État centriste Delphine Bachman à Genève –, sont obligées de devoir constater que celui-ci a un bilan entièrement positif et qu’aucun des prétendus effets négatifs promis par les opposants ne s’est produit.
Pourtant, malheureusement, non seulement la droite continue d’utiliser cet argument qu’elle sait mensonger, mais peut réussir à induire en erreur une majorité du corps électoral par un usage habile de ce mensonge. Le danger ne doit pas être sous-estimé. La droite genevoise a ainsi réussi, le 8 mars 2026, un premier coup de canif contre le salaire minimum : une modification de la loi cantonale permettant de ne payer qu’à 75% du salaire minimum les jobs d’été pour les étudiant-e-s, ne dépassant pas 60 jours. Il s’agit pourtant en l’occurrence de vrais emplois, dont les étudiant-e-s concerné-e-s ont vitalement besoin pour vivre, sous-payés uniquement parce que c’est l’été…
La rhétorique de la droite durant cette campagne était basée sur un mépris non-dissimulé pour les jeunes, et sur un mensonge flagrant : Paraît-il les jobs d’été disparaîtraient, parce qu’il serait trop cher pour des entreprises d’engager des étudiant-e-s au salaire minimum. Preuve ? « Y a des patrons qui me disent que… »… Ainsi qu’un sondage bidon de la Fédération des entreprises romandes (FER), auquel seulement 110 entreprises, sur les 29’000 membres de cette association, ont répondu. Sur ces 110, 58% continuent de proposer des jobs d’été pour les étudiant-e-s. Et parmi celles qui ne le font plus, seules 60% le font pour des raisons économiques, soit…27 entreprises, sur les 45’000 présentes à Genève.
Le mensonge a suffi à emporter une majorité en votation pourtant. Les partisans ont prétendu qu’il ne s’agirait « que » des jobs d’été. Mais il s’agit d’une utilisation classique de la stratégie des tranches de salami : introduire une exception, puis une autre…jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du salaire minimum. De cette méthode perverse de la droite genevoise, il convient de tirer les leçons, pour mieux la contrer la prochaine fois.
Le salaire minimum n’implique pas de nivellement des salaires vers le bas
Un autre argument mensonger de la droite : l’introduction d’un salaire minimum est une fausse bonne idée, car elle amènerait à un nivellement des salaires vers le bas, l’alignement des salaires sur le salaire minimum, devenu salaire de référence. Preuves ? absolument aucune.
A vrai dire, leur argument principal, si l’on peut appeler ainsi, est : un salaire minimum c’est comme le SMIC en France, donc c’est mal, parce que la France serait un contre-modèle absolu (pourquoi ? mystère). Le préjugé anti-français sert à la propagande patronale d’exemple favori, à défaut de pouvoir en trouver un autre. Examinons-le donc.
En réalité en France aujourd’hui, c’est 17% des travailleuses et travailleurs qui touchent le SMIC. C’est beaucoup sans doute, mais cela fait tout de même 83% qui sont payé-e-s au-dessus de ce montant. Prétendre que le SMIC a provoqué un alignement des salaires vers le bas est un mensonge manifeste. Rappelons que les bas salaires concernent près de 10% des travailleuses et travailleurs en Suisse…Cette proportion élevée de salarié-e-s payé-e-s au SMIC s’explique en partie par un mauvais incitatif : l’exonération de charges sociales pour les salarié-e-s payé-e-s au SMIC seulement. Aucun des salaires minimums existants ou proposés en Suisse ne prétend ce type d’exonération. Donc l’argument est hors sujet.
Certes, les salaires sont trop bas aujourd’hui en France, le chômage élevé, et la désindustrialisation souvent dramatique. Les causes de cette situation – qui n’est certainement pas pire que dans des pays de l’UE avec un salaire minimum bien plus bas – sont multifactorielle. En définitive, le montant des salaires dépend du rapport de force entre classes. Quoiqu’il en soit, le SMIC est une conquête précieuse de la classe travailleuse française, et sans lui la situation serait bien pire pour les travailleuses et travailleurs. La polémique malhonnête contre le SMIC, mensongèrement accusé de tous les maux, est un mantra de la propagande patronale…qui le trouve trop élevé, et voudrait le réduire pour accroître encore l’exploitation des travailleuses et travailleurs. À cette propagande patronale, répercutée par la bourgeoisie suisse, il ne faut rien céder.
En réalité, non seulement l’existence d’un salaire minimum n’est pas synonyme de nivellement par le bas, mais constitue un avantage par la classe travailleuse en son entier, y compris pour les personnes payées au-dessus de ce montant. En effet, le plancher légal que constitue un salaire minimum apporte un élément de sécurité, et renforce de ce fait la position des travailleuses et travailleurs et de leurs organisations syndicales face au patronat. Une remise en cause des salaires minimums conduirait à une pression patronale accrue. À moyen terme, des branches entières seraient menacées par des baisses de salaires : une menace pour la classe travailleuse dans son entièreté.
Amour intéressé et hypocrite pour le partenariat social
Un argument, suprêmement hypocrite, utilisé par les partisans de cette lois scélérate, est leur supposé amour du partenariat social, qui devrait être la voie normale pour la fixation des salaires – pourquoi donc ? – et qu’ils prétendent par-là défendre. Argument irrecevable. Ils ne sont pour le partenariat social que quand ça les arrange. Rappelons que si les syndicats se sont engagés, dès la fin des années 90, dans la lutte pour le rehaussement des salaires sur le terrain politique, c’est précisément en raison du désamour du patronat pour le partenariat social. Les patrons, en effet, n’acceptent de jouer le jeu de ce compromis que lorsqu’ils y sont contraints, sinon, ils préfèrent laisser la fixation des salaires au libre-marché, où le rapport de force est à leur seul avantage.
On peut noter qu’en cas d’acceptation de cette loi scélérate, les CCT de force obligatoire changeraient de sens. D’instrument de protection des travailleuses et travailleurs, elles deviendraient un dispositif de précarisation, un moyen de légalement contourner les salaires minimums et de sous-payer les salarié-e-s en deçà d’un montant suffisant pour vivre de leur travail.
Si le patronat préfère tout de même le partenariat social à la loi, c’est parce que c’est à leur avantage, non à celui des travailleuses et travailleurs. Le compromis social d’après-guerre présentait en effet de notables lacunes : seulement une moitié de la classe travailleuse protégée effectivement par des CCT, très bas salaires généralisés dans les secteurs peu syndiqués, désaccoutumance aux méthodes de lutte…
Et ce jeu permet au patronat toutes sortes d’astuces pour imposer des baisses de salaires : intrigues pour diviser les syndicats, CCT désavantageuses conclues avec des syndicats plus complaisants, création de syndicats jaunes de toutes pièces…La Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS) liste plusieurs exemples avérés de ces méthodes : « On se rappelle ainsi de l’épisode tessinois de 2021 et de la CCT signée par TiSin, proche de la Lega, et l’association patronale Ticino Manufacturing, un contrat collectif qui contournait allégrement la loi cantonale sur le salaire minimum. Ou de l’épisode de la CCT Architectes de Genève, conclue dans la précipitation en mai 2024 par le syndicat Syna, qui a accouru à l’appel des patrons de l’Association genevoise d’architectes (AGA) pour signer un texte en vigueur depuis 2017, sans même avoir la décence d’adapter la grille salariale, et au mépris des autres syndicats genevois SIT et Unia qui avaient dénoncé le contrat collectif justement pour améliorer les revenus des travailleur·euses du secteur. »[6]
Il ne faut pas se laisser avoir par cette apologie hypocritement intéressée du partenariat social. La lutte de classe sur le terrain politique est indispensable.
Défense et généralisation du salaire minimum à l’échelle fédérale : une revendication de classe fondamentale
La lutte contre cette loi scélérate, cette attaque directe à la fois contre les droits des travailleuses et travailleurs et contre la démocratie, est un combat de classe fondamental, pour l’entièreté de la classe travailleuse, qu’elle soit directement concernée par le salaire minimum ou non.
Si la bourgeoisie arrive à gagner cette fois, elle ne s’arrêtera pas en si bon chemin, mais poursuivra l’offensive pour le démantèlement des lois protégeant les travailleuses et travailleurs, pour l’abaissement des salaires actuellement au niveau du minimum légal, et à terme pour des baisses généralisées de salaires, pour une exploitation accrue de la classe travailleuse pour accroître les profits déjà mirobolants d’une petite minorité. À l’inverse, si la bourgeoisie perd au niveau fédéral, après avoir perdu dans plusieurs cantons et commune, la classe travailleuse sera non seulement en position de force pour consolider ses conquêtes, mais aussi pour étendre les salaires minimums à l’échelle du pays, pour exiger des hausses des salaires et imposer à la bourgeoisie un partage plus équitable de la richesse qu’elle est la seule à produire.
Aussi le PST-POP a-t-il défini le combat contre la motion Ettlin comme une campagne prioritaire du Parti. Il importe de mettre dans ce combat toutes nos forces, pour la récolte des signatures aujourd’hui, dans la campagne de votations demain.
Bibliographie conseillée pour aller plus loin :
- Rieger Andreas & Galluser David, 25 ans de campagne pour des salaires minimums, L’apport des syndicats suisses de 1998 à 2023, trad. fr. Wander André, éd. Unia, 2023 (en allemand), 2024 (en français, légèrement raccourci et mis à jour), https://unia.ch/fileadmin/user_upload/Arbeitswelt-A-Z/Mindestlohn/2023-25_ans_campagne_salaires_minimums.pdf
- Zurlinden Noémie & Eugster Lea, Salaires élevés encore en hausse, salaires minimums menacés, Étude sur les écarts salariaux 2025, éd. Unia, septembre 2025, https://unia.ch/fileadmin/user_upload/Downloads/2025-09-15-%C3%A9tude-sur-les-%C3%A9carts-salariaux-2025-Unia.pdf
- https://unia.ch/fr/salaires-cct/salaires-minimums-legaux
- « Pas touche aux salaires ! stopper l’attaque contre les salaires minimums », Argumentaire, USS, 24 juin 2026, https://salaires-minimums.ch/wp-content/uploads/2026/06/260623_Argumentaire_Referendum.pdf
- Lampart Daniel / Gisler Elisabeth / Pfister Clara, Verteilungsbericht 2026 / Rapport sur la répartition 2026, Die Verteilung der Löhne, Einkommen und Vermögen sowie die Belastung durch Steuern und Abgaben in der Schweiz / Répartition des salaires, des revenus et de la fortune, ainsi que charge des impôts et des taxes en Suisse (en allemand, avec un résumé en français), Dossier n°169, éd. USS, juillet 2026, https://www.uss.ch/fileadmin/redaktion/docs/dossiers/169d_f_Verteilungsbericht_2026.pdf
[1] Pour tout cet historique : https://unia.ch/fileadmin/user_upload/Arbeitswelt-A-Z/Mindestlohn/2023-25_ans_campagne_salaires_minimums.pdf
[2] https://www.uss.ch/themes/travail/detail/la-berne-federale-ne-peut-plus-bafouer-letat-de-droit
[3] https://unia.ch/fr/salaires-cct/salaires-minimums-legaux
[4]https://www.bfs.admin.ch/bfs/de/home/statistiken/arbeit-erwerb/loehne-erwerbseinkommen-arbeitskosten/lohnstruktur/kaderloehne-tiefloehne.html
[5] https://salaires-minimums.ch/wp-content/uploads/2026/06/260623_Argumentaire_Referendum.pdf

